vendredi 20 juin 2008

Une histoire pour eux

Voici l'intégral du texte que j'ai lu à mes finissants cet après-midi.

Laissez-moi vous raconter une histoire, une dernière histoire. C’est l’histoire d’un jardinier bedonant, avec les cheveux qui quittaient sa tête vers des terres plus accueillantes. Ouais, un jardinier qui croyait que tous les animaux, les petits comme les gros, les doux comme les féroces, faisaient le son de l’écureuil.

Un certain mois d’août, des habitants du coin, ayant entendu parler de ses talents de botanistes, lui apportèrent des pousses de fleur enterrées dans des petits pots individuels. Vingt-trois en tout. Tout ce que le jardinier voyait, c’était la terre mais il devinait les fleurs en devenir qui s’y cachaient. Il les imaginait grandes, multicolores et aux odeurs variées.

Durant un mois entier, il les arrosa à chaque matin tout en leur parlant. Et il parlait, et il se répétait, et il les ennuyait parfois. Mais elles ne disaient rien, l’écoutant parfois ou encore entraient encore un peu profondément dans la terre, se décidant à attendre un peu plus longtemps avant de sortir.

Les premières à sortir furent trois petites fleurs rebelles, magnifiques à leur manière. Elles n’étaient pas les plus colorées et ne poussaient jamais dans la bonne direction mais il était bien décidé à leur apprendre les rudiments de la vie. Il les appela Baboune, 50-livres-de-nerfs et G... Il les aima du mieux qu’il put.

Puis, ce fut au tour de trois fleurs un peu bizarres de se pointer le bout du nez. Elles lui jouaient constamment des tours, se montrant une pétale puis la recachant. Et lorsqu’elles sortirent finalement, elles lui parurent imprévisibles. Parfois, elles le faisaient sourire, d’autre fois, elles l’enrageait. Il les nomma G..., Charmeur d'Abeilles et Celui qui le perdra. Il les aima du mieux qu’il put.

Un matin, alors qu’il ne les attendait plus, un vent puissant se leva dans le champ où il gardait les pots. Aussitôt, sept fleurs se levèrent et dansèrent d’une façon telle qu’il n’en avait jamais vue. Lorsqu’il ne ventait pas, il passait ses journées à les observer et eux, le regardaient avec le sourire le plus doux. Il les nomma K..., Visage Pâle et toutes ses africaines. Il les aima du mieux qu’il put.

Plusieurs semaines passèrent avant que d’autres fleurs se montrent le bout du nez. Pourtant, il les entendait car elles faisaient beaucoup de bruit dans la terre où elles avaient été plantées. On aurait juré qu’elles parlaient. Enfin, elles ne parlaient pas mais jacassaient sans arrêt. Mais leurs discussions le passionnaient et il restait là à les écouter parler, parler et parler, avec une grande hâte de voir de quoi elles avaient l’air. Finalement, il les découvrit. Elles étaient belles et avaient poussé dans une terre d’une qualité incroyable. Il les nomma Fille Probophobique, X..., S... et Celle qui a failli la perdre. Il les aima du mieux qu’il put.

Il ne lui restait plus que six pots et il se demanda si il saurait s’y prendre pour les faire pousser. Les deux premiers pots contenaient deux pousses de fleurs qui lui étaient inconnues. Jamais il n’en avait vue de cette espèce. Elles étaient différentes de tout ce qu’il avait jamais connu. Il ne les comprennait pas toujours mais il en prit soin, tentant de deviner ce dont elles avaient besoin. Il essaya, même si ce travail ammenait bien des frustrations chez lui. Ce n’était pas qu’elles n’étaient pas belles, loin de là. Avec leurs couleurs qu’elles seulent possédaient. Il les appela F... et N... Il les aima du mieux qu’il put.

Les quatre dernières finirent par éclore mais la saison était déjà très avancée. Il savait qu’elles étaient en terre mais avait aussi compris qu’elles sortiraient lorsqu’elles en auraient envie, tellement elles étaient timides. Et un beau matin, il les apperçut. Deux étaient originaire de l’orient et se ressemblaient beaucoup. Il les nomma P... et M.... Les deux autres étaient magnifiques mais ne semblaient pas avoir besoin de lui autant que d’autres. Il les appella O...et B.... Il les aima du mieux qu’il put.

Il passa ses journées auprès d’elles à les observer et les admirer. L’année passa très rapidement et il s’assurait qu’elles poussent bien droit et que leurs connaissances de la vie en soit telle qu’une journée de juin, il puisse les sortir de leurs pots et les ammener en forêt. Il y eut bien des tempêtes et quelques orages.

Parfois, le jardinier perdait patience avec certaines d’entre elles car elles refusaient de suivre ses directives. Alors, certaines le boudaient durant quelques heures ou quelques jours, ne comprenant pas que c’était l’amour qui était en arrière de chaque geste. Peut-être ne l’avait-il pas assez dit, tout simplement. Ou peut-être qu’elles ne l’avaient pas cru, allez savoir.

L’été arrivait à grands pas et il savait, à la vue de tous petits détails, qu’il allait bientôt devoir aller en forêt. Mais il n’osait pas trop y penser. Certes, se lever plus tard le matin et s’occuper de son magnifique jardin bien à lui lui souriait mais en même temps, il savait que son champ ne serait plus jamais le même sans elles. Et pourtant, il savait qu’il n’avait pas le choix. La suite de leurs histoires devait se passer dans la nature sauvage.

En fin d’après-midi, il transporta les fleurs dans son camion et parcourut les derniers kilomètres à pas de tortue, afin de faire le plein d’elles une dernières fois. Elles dansaient, elles parlaient, elles le faisaient rire, comprenant que la fin approchait. Et lui, ayant cessé de parler, les regardait et les écoutait, réalisant toute la chance qu’il avait eu de les avoir dans sa vie ces dix derniers mois. Puis, il les enleva de leurs pots, une à une, les regardant une dernière fois, leur glissant un “je t’aime” à l’oreille. Il savait qu’il avait fait son travail. Certaines refusaient de pousser droit, même après tout ce temps, mais leurs racines étaient solides. Il n’avait plus rien à leur apprendre et il devait récupérer les pots afin d’y installer de nouvelles pousses l’automne suivant.

Il les quitta doucement, comme la brise légère qui les enveloppait. Sur le chemin du retour, leurs voix, leurs silences, leurs pas de danse, leurs différences, leur timidité lui manquaient déjà. Puis il comprit et su qu’elles aussi, avaient compris.

Ces fleurs avaient grandi
Il les avait nourri
Leur histoire est finie
Mais ils étaient tous unis

JE VOUS AIME ET N’OUBLIEZ JAMAIS DE POUSSER DROIT

Me suis-je rendu jusqu'au bout sans pleurer? Nan... Ai-je dû les poussser pour qu'ils sortent de l'école? Siiiiiii... Est-ce que je m'ennuies d'eux ce soir? Siiiiiiii..... Est-ce qu'ils me manqueront dans un mois? Nan... Je dois bien balayer mon coeur pour ceux qui s'en viennent....

9 commentaires:

Une Peste! a dit…

Bon.
Tu me fais brailler ce soir. Moi qui nippe les miens.

Josée a dit…

Comme toujours, cher En saignant, tu sais m'atteindre. Merci pour ces beaux mots. Merci pour cette belle leçon de vie.
Bise,
Josée

Prof malgré tout a dit…

C'était trash quand ils ont chanté la finale pour une dernière fois, hein? Dans le contexte, seulement les premiers accords suffisent...

Seul problème : tous ceux qui chantent le mieux du groupe braillaient après quatre mesures, ce qui a eu pour résultat une performance assez médiocre... Mais bon, comme j'ai été le premier a braillé, je devrais me la fermer.

"Tout était si beau..."

Et y avait pas de caméra. C'était du réalité tout court.

Zed Blog a dit…

Ouais... Une vocation...

Et de si beaux coeurs pour la faire vivre. Zed

Marie-Andrée a dit…

Si je t'ai fait sourire ce matin, tu as su me faire pleurer. Une fois de plus, j'aurais aimé avoir écrit ce billet.

Tu portes bien ton nom, En saignant.

En Saignant a dit…

Peste: Grande sensible, va... :)

Josée: Merci pour les mots doux. Bise à toi aussi.

PMT: Après tout, nous avions écrit cette chanson pour ça, non? Je crois qu'alors, c'était réussi.

Félicitation pour ta belle année. Ils repartent avec d'excellents souvenirs de toi.

Zed: Une vocation? Pas certain. Que le désir de les connaître et de les aimer.

Marie-Andrée: Merci beaucoup. Si ça peut te consoler, si tu savais le nombre de fois que je me dis la même chose en lisant ton blog...

Marie-Andrée a dit…

Je suis, sincèrement, tellement flattée de savoir que tu apprécies. Étrange de connecter ainsi avec de parfaits inconnus, qu'on vient à connaître mieux que certains amis...

blondinette a dit…

une page est tournée, tu dois maintenant balayer ton coeur pour faire de la place à celles qui sont près de toi...

¤Enidan¤ a dit…

C'est si beau !!!

Bien sûr, j'ai la larme à l'oeil... je n'aurais jamais été capable de lire un texte pareil à mes élèves...