samedi 22 décembre 2007

Un cadenas sur le coeur

Elle a les cheveux si blancs que si elle ne portait pas de tuque, on la perdrait dans la minuscule cour d'école en plein hiver. Des cheveux comme les poils d'un Golden Retriever. Vous savez, cette race de chien que tout le monde, qu'ils soient "aux chiens" ou pas semblent aimer? Eh bien elle, c'est tout le contraire. Elle semble attirer un "je m'en foutisme" amoureux chaque fois qu'elle entre en contact avec les adultes. Portrait de Visage Pâle.

Mais qu'est-ce qu'elle doit être insupportable. Elle doit manger des bouts d'efface et les recracher par le nez ou encore, les avaler et les recracher par... Non, rien de tout ça. Alors, ça doit être les conflits. Elle doit générer plus de tensions dans un groupe classe que Denise Bombardier dans un groupe de "comiques". Mais non, pas ça non plus. Alors, elle doit être une menteuse finie ou encore une "stool" qui me fait dresser le peu de cheveux qu'il me reste et qui me fait ressembler à cet humoriste français qui imite un prêtre machiavélique et complètement sauté dont j'oublie le nom. Nada...

Elle est simplement ordinaire. Non, plus qu'ordinaire, elle est moyenne. Moyenne dans tout. Moyenne dans ses résultats, des 75% partout, qui se traduiraient en C dans l'ancienne cotation. Pourvue d'une intelligence moyenne, elle n'est ni grande, ni petite. Même son nom, Visage Pâle, est celui d'une bonne dizaine de petites filles qui ont eu la malchance de pénétrer mon univers durant 180 jours. Tellement moyenne qu'elle défie la loi de la moy... enfin, je crois que vous saisissez.

Alors, pourquoi ne pas l'aimer puisqu'elle est le portrait-robot de ma clientèle? Je ne sais pas et c'est là le drame de l'histoire. Si je ne l'aime pas, qu'est-ce que je fais en enseignement?

Lorsqu'elle a une question à me poser et que je la vois de mon troisième oeil, celui qui se cache dans le front de tous les profs du primaire, ma bonne humeur disparaît. Elle a à peine deux pas de faits que déjà, j'ai hâte qu'elle retourne à sa place. Lorsque je lui explique une notions de mathématique, elle comprend très vite ou du moins, elle veut me montrer qu'elle comprend vite. Sûrement qu'elle se dit que si elle me montre qu'elle comprend vite, je vais l'aimer. Car elle doit le sentir. Malgré tous mes efforts pour lui cacher mon dédain (on dirait que c'est tout à fait le contraire de ma vie d'ado!), je suis sûr et certain que certains signes ne mentent pas.

Alors, pourquoi? Si je pouvais répondre à cette question, je ne culpabiliserais plus. Mais le coeur semble avoir un cadenas à numéro sur lui et Visage Pâle n'en possède pas la combinaison.

En septembre, j'avais déjà senti qu'elle m'irriterait. C'est là un de mes regrets les plus féroces dans la bureaucratie d'une école primaire: ne pas pouvoir changer des élèves de classe avec ma collègue de niveau. Je lui aurais bien pris un schizo ou deux maniaco contre Visage Pâle. Elle a un coeur gros comme la Terre et le restant de l'univers.

Il y aurait bien eu une planète de superficie moyenne, avec un climat moyen et un tas d'animaux affectueux, des koalas peut-être, pour cette fille moyenne...

10 commentaires:

Eric a dit…

Ouff ..j'aurais tellement à dire ...Étant au primaire j'étais détesté par une professeur,ou plustot "non apprécié" et j'étais toujours mis à l'écart..je n'étais pas sal,pas laid,pas épais...juste moi.Peut-être un "moyen" j'imagine..Mais bref ..cette prof a boulversé ma réussite académique,et par la suite j'ai développé un problème de confiance en moi..Tout ca ..parce que j'étais "moyen" Alors bref ..j'espère que ces quelques phrases pourrons vous faire réfléchir sur l'impact que de trouver une personne "moyenne"....
Je sais qu'on ne choisi pas ce sentiment...c'est lui qui nous choisi...

En saignant a dit…

Je sais l'impact de cette constipation du coeur. Mais vous avez raison, ce n'est pas volontaire, sinon, comment expliquer qu'on s'attache toujours aux plus tannants?

Merci de votre honnêteté.

Eric a dit…

Je respecte beaucoup votre profession honêtement ..gerer une classe entière ,ne dois pas être de tout repos ...Et je suis persuadé que vous êtes un très bon prof ...j'imagine que le comportement humain est aussi indéfinissable que le coeur ou autant irrationnel que l'amour...

JulieLaFlute a dit…

J'ai moi aussi croisé de ces élèves à qui on met un 2 partout en levant le sourcil et en se disant "Mais quel ennuyante cette langouste" (j'ai un préjugé culinaire défavorable envers cette bestiole qu'on paye une fortune au resto alors qu'elle n'est qu'un vulgaire support à beurre à l'ail). Ces langoustes sont souvent femelles, je dois avouer.
Ce sont elles qui, une décennie plus tard, se font planter par leur chum pour une pétoncle hystérique et borderline passionnée par la collection de pantoufles égyptiennes postmodernes. Ce sont aussi elle qui échouent une entrevue de secrétaire juridique parce que leurs réponses sont tellement convenues que même des avocats mornes ne s'enthousiasment pas pour elles.
Alors que certains puent la personnalité et sont si difficilement gérables, elles empestent la bonne volonté et le désir d'être reconnues. C'est toute une tâche, et surtout dans un contexte scolaire, de faire comprendre à une langouste que les aspérités sont si touchantes.
Comme les sermons n’ont rien de très spirituels, mon chemin pour aider ces élèves passe par l’art. Les discussions suivant le visionnement du film Amadeus sont un régal (« Mais Julie, pourquoi les gens trippent autant sur la musique d’un alcolo irresponsable ? »). Les réponses à la question « Comment sait-on que ce tableau est de Jean-Paul Lemieux? » sont charmantes : « C’est blanc, c’est vide et la fille a vraiment les bras trop longs ». Ben oui, Jean-Paul « longsbras » Lemieux. D’ailleurs, après avoir jasé de Maurice « Mom » Boucher (pourquoi « Mom » Julie? Euuuuuuuuuuh …) nous avons fait une activité des plus réjouissantes. Tout le monde s’est trouvé un middle name. On porte maintenant chacun notre petite chose qui fait qu’on est spécial. Le mien ? Julie langouste Archambault.

Eric a dit…

euhh ont ressentaient un peu d'amertume ici Julielaflute.. :S .Mais j'aime bien ta comparaison de langouste ..et le principe des middles names ... très intéressant..

unautreprof a dit…

Je dois dire que la fois où je n'ai pas aimé un de mes élèves, je me suis réellement donné comme défi d'apprendre à l'aimer et finalement, ce fut un de ceux auquel je me suis le plus attaché. Mais il n'avait rien de fade...
Cette année, je contaste que deux de mes filles ne me sont pas particulièrement sympathiques. Elles m'aiment beaucoup, me font des câlins, je leur souris et tout mais il y a quelque chose...
Enfin, avec le temps (une gradue pour le secondaire mais l'autre je l'aurai les deux prochaines années) j'arriverai à créer le lien, je suppose.

C'est inconfortable comme situation.

Gooba a dit…

C'est inconfortable comme situation, mais c'est une situation qui arrive fréquemment. Et c'est normal, nous sommes humains. On rencontre tous des gens avec qui ça ne clique pas, avec qui les relations sont plus difficiles, des gens qui "viennent nous chercher". Les enfants ne font pas exception à la règle.

Naturellement, nous sommes adultes et professionnels, nous devons faire en sorte que ça paraisse le moins possible, mais je crois que c'est illusoire de penser que c'est toujours possible de nier cette mauvaise chimie. Il y a des incompatibilités de caractères qui sont plus fortes que d'autres.

Mais effectivement, c'est un problème délicat en enseignement. Dans beaucoup de domaines, on peut refiler le client "sans atomes crocus" à un collègue. En enseignement, c'est presqu'impossible.

Finalement, je dis comme Unautreprof, il faut faire l'effort de trouver des bons côtés et se concentrer là-dessus pour diminuer "l'irritation". Mais je suis bien consciente que c'est plus facile au primaire qu'au secondaire...

C'est un très bon billet, il met en lumière un sujet important...

En saignant a dit…

julielaflute: une très bonne idée que l'activité des surnoms. Merci pour ton commentaire étoffé et éclairant.

unautreprof: je sais qu'il est important de créer des liens et de prendre le temps de le faire mais voilà, ceux qui sont vraiment rock'n'roll, on s'en occupe dès le mois de septembre, alors qu'on a toute notre tête et qu'on se sent d'attaque. Le lien se crée dès le début. Les enfants moyens, on les oublie souvent durant un mois avant de s'apercevoir qu'ils sont dans notre groupe. Rendu fin novembre, on s'apperçoit qu'ils ne nous reviennent pas et là, il nous manque l'énergie pour passer par-dessus. Mais je m'attaque à celà en janvier car la dinde et la farce ont ces qualités énergisantes :)

Gooba: parfois, je fais des liens possibles entre le métier de psy et celui d'enseignant parce qu'on nage dans la relation d'aide dans ces deux professions. Lorsqu'on va voir un psy pour la première fois, on vérifie si ça clique mutuellement. Si ce n'est pas le cas, on en magasine un autre.

Je sais que c'est impossible à faire en enseignement, autant au point de vue administratif que tous les abus que ça pourrait créer. Mais je sais aussi que lorsqu'on clique avec nos élèves, les apprentissages passent tellement mieux.

Merci à tous pour ces belles réflexions. C'est ce qui est intéressant dans le fait d'écrire un blog: c'est de lancer une bouteille à l'eau sans savoir où elle va se retrouver.

Le professeur masqué a dit…

En saignan: votre lien entre le psy et le prof est très juste. L'enseignant doit alors se montrer très ouvert et apprendre à mieux connaître ses élèves, ce qui n'est pas toujours facile. Au secondaire, au minimum, on peut être neutre et espréer que l'élève trouvera un prof avec lequel cela cliquera dans un autre cours.

Drew a dit…

Bon, je me suis pas retrouvé ici par hasard là! ;-)

À ce si jeune âge, je ne sais pas si c'est comme en DEP mais tout passe par le regard. Malheureusement ici, il y a lot de regards hypocrites qui n'attendent que la moindre erreur afin de rabrouer. Ce sont ceux-là qui me font dresser le poil des bras!

Pour le troisième oeil de l'enseignant je croyais qu'il était situé derrière la tête :-D