vendredi 29 février 2008

Désobéissance (ou le prix à payer)

Montréal, 2008



Un beau matin, à l'ombre des gratte-ciels, la cloche retentit.

-Allez, tout le monde, on vient prendre notre rang! crie En Saignant.

La plupart des élèves s'exécutent, mais pas Ti-Bum. Il parle à travers la clôture avec son cousins et les amis de celui-ci. Ils portent tous un kangourou avec une cagoule rouge rabattue sur leurs têtes.

-Allez, Ti-Bum, viens rejoindre les autres. On ne t'attendra pas toute la journée comme on attend après un transfert d'autobus...

Mais Ti-Bum ne l'entend pas. Il se voit déjà dans le repère de la gang de son cousin, qu'il a été visiter quelques fois l'an passé, alors que ce dernier le gardait. Il se sent plus grand auprès d'eux.

-Hey, Ti-Bum, je t'ai dit de venir ici. Si tu ne t'amènes pas tout de suite, je vais aller te chercher par la main et tu vas me la tenir jusqu'à 16h30, crie l'En Saignant.

Ti-Bum se retourne vers En Saignant et lui montre le doigt, sous les rires du groupe de garçon.

Quand nous sommes prêts à échanger une retenue contre la popularité instantanée auprès d'une gang de rue, l'école meurt un peu.



Gaspé, 2008



Un beau matin, à l'ombre du Rocher Percé, une voix forte retentit.



-Allez, tout le monde, dans les bateaux! crie En Saignant.



La plupart des élèves s'exécutent, mais pas Ti-Bum. Il parle près de la cabane avec son cousins et les amis de celui-ci. Ils portent tous un sac à dos avec une casquette rouge rabattue sur leurs têtes.



-Allez, Ti-Bum, viens rejoindre les autres. On ne t'attendra pas toute la journée comme on attend après un banc de flétans...



Mais Ti-Bum ne l'entend pas. Il se voit déjà à l'école de son cousin, qu'il a été visiter quelques fois l'an passé, alors que ce dernier le gardait. Il se sent plus intelligent auprès d'eux.



-Hey, Ti-Bum, je t'ai dit de venir ici. Si tu ne t'amènes pas tout de suite, je vais aller te chercher par la main et la mienne, tu l'auras sur les fesses! crie l'En Saignant.



Ti-Bum se retourne vers En Saignant et lui montre le doigt, sous les soupirs du groupe de garçon.



Quand nous sommes prêts à échanger une fessée contre le goût de s'instruire, c'est la tradition familiale qui meurt un peu.



Teheran, 2008



Un beau matin, à l'ombre des dunes, un coup de fusil retentit.



-Allez, tout le monde, on vient prendre notre rang! crie un guerrier.



La plupart des futurs kamikazes s'exécutent, mais pas Ti-Bum. Il parle, assis sur le sable, avec la plus belle femme qu'il n'a jamais vu et les amies de celle-ci. Ils portent tous un voile qui cache tout sauf leurs yeux.



-Allez, Ti-Bum, en ligne avec les autres. On ne t'attendra pas toute la journée comme on attend après une chèvre têtue...



Mais Ti-Bum ne l'entend pas. Il se voit déjà mariée à cette femme, lui faisant l'amour sous la brise du désert. Il se sent plus grand auprès d'elle.



-Hey, Ti-Bum, je t'ai dit de venir ici. Si tu ne t'amènes pas tout de suite, je vais te trouer le corps de balle! crie l'enseignant.



Ti-Bum se retourne vers le guerrier et lui montre le doigt, sous les frémissements des femmes.



Quand nous sommes prêts à échanger notre vie contre l'amour, c'est le terrorisme qui meurt un peu.


À trop d'endroits, trop souvent



Un beau matin, à l'ombre des couvertures, un claquement de porte retentit.

-Allez, Ti-Bum, vient dans ma chambre! crie le beau-père.

Ti-Bum se lève doucement, un goût aigre au bord des lèvres. Il marche d'un pas lent vers la porte de chambre de son beau-père. Il porte un t-shirt et un caleçon.


-Allez, Ti-Bum, dépêche-toi. Je n'attendrai pas toute la journée comme j'attends après ta frigide de mère...

Mais Ti-Bum ne l'entend pas. Il se voit déjà loin, très loin, dans ce monde ou dans un autre. Il se sent libre lorsqu'il pense à ça.


-Hey, Ti-Bum, je t'ai dit de venir ici. Si tu ne t'amènes pas tout de suite, tu vas manger la volée de ta vie et ta mère aussi, lorsqu'elle reviendra de travailler!


Ti-Bum se retourne vers son beau-père et lui montre le doigt, sous les applaudissements de milliers d'âmes perdues.


Quand nous sommes prêts à échanger notre honte contre la fierté, c'est tous les abus qui meurent un peu...

13 commentaires:

souimi a dit…

Avec le recul, on s'aperçoit souvent que ces abuseurs étaient des êtres faibles. Très faibles. Il faut les regarder avec des yeux d'adulte et non plus avec les yeux d'enfant. Tout se désamorce. Et ils sont vachement pitoyables. Et nous en sommes libérés...

Merci, En Saignant...

Valérie-Ann a dit…

Super texte, j'adore. Puis-je me permettre de faire remarquer que si "La plupart des futurs kamikazes s'exécutent", ils ne seront pas kamikazes longtemps? ;)

Prof malgré tout a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Gooba a dit…

Hum... (soupir de contentement à la lecture d'un beau texte)...

Prof malgré tout a dit…

Teheran? Bordel... Moi qui pensais que vous étiez en classe neige..


Bon texte!

Marie-Andrée a dit…

Frissons garantis à la lecture et à la relecture de ce texte.

¤Enidan¤ a dit…

je suis sans mots...

unautreprof a dit…

oh...

je ne m'y attendais pas.
Encore une fois, j'aime ta façon d'écrire.

En saignant a dit…

J'avais pensé ne pas vous répondre cette fois-ci car je ne sais pas quoi en dire moi non plus.

Parfois, on part dans une direction avec un billet et celui-ci nous entraîne dans une autre que l'on attendait pas. C'est le cas avec celui-ci.

Puisque je ne suis même pas sûr de comprendre entièrement la morale derrière ces écrits, je m'abstiendrai, mais pas avant de vous remercier une fois de plus de prendre quelques minutes de vos semaines bien chargées pour venir faire un tour chez moi.

Merci.

unautreprof a dit…

personnellement, venir te lire, je considère que c'est un bon investissement de mon temps.
;)

Une femme libre a dit…

Époustouflant! Quel talent d'auteur.

En saignant a dit…

Unautreprof: Merci, c'est très gentil de ta part. Je te retourne la pareille.

Une femme libre: Merci, merci, merci. Quel beau commentaire.

The Mef Thing a dit…

Ouch.




(Ceci est un commentaire positif en passant.)

Après avoir jeté un regard ici et là sur ce blog, j'en ai entrepris la lecture systématique (i.e. chronologique). Jusqu'ici j'aime beaucoup! Et j'aime savoir qu'il me reste encore plus d'un an de retard à rattraper... plein de belles lectures devant moi!