Je ne saurais dire quand il avait arrêté de parler. En tout cas, c'était avant que je naisse. Peut-être était-ce quand il avait été envoyé au "marais". Cet endroit, situé au beau milieu d'un bassin noséabond était réservé aux derniers-nés des familles nombreuses. On envoyait là que les crapauds. Les rainettes, même si elles demandaient autant d'énergie, devaient apprendre le métier de femme au foyer. Et pour un métier si compliqué, des années à observer sa mère torcher les petits et le grand, ce n'était pas de trop. Ouais, mais un crapaud dans une maison, ça pleure. Surtout quand il vient de quitter son nénuphar chéri. Mais il est jeune et c'est un mâle, il comprendra.
Là-bas, son travail principal était celui de videur de pot. Vous avez déjà deviné de quoi il s'agissait, j'en suis certain. Le vieux maître du "marais" avait quelques difficultés à se déplacer. Or, comment asservir un petit peuple si on ne peut aller vers lui. On le fera vider la pisse chaude de la nuit au petit matin, sans même un merci.
Je connais cette histoire parce qu'il en a parlé à Blondinette une fois, alors que j'étais parti faire la promenade avec Maman. C'est sorti comme un rot. Ça venait des tripes et l'esthétique n'était pas importante. Dans le fond, il lui a peut-être raconté pour qu'elle l'embelisse pour les oreilles de son fils, un peu comme quelqu'un qui voudrait qu'on copie une lettre pour lui.
Si ce n'est pas là que le son de sa voix s'est envolé pour toujours, c'est peut-être dès son retour chez lui, à cinq ans. Aussitôt rentré, sa mère, qui était parfois venue le voir, lui présenta un homme maigre, le dos fourchu et les yeux perçants.
-Tiens, En Saignant Sr., c'est ton père.
Il fit un sourire à l'Inconnu. Son regard devait être par terre, comme il l'a été dans la partie de sa vie où je l'ai connu. L'Inconnu ne doit pas s'être seulement retourné. C'est qu'il n'était pas paternel, l'Inconnu. Enfin, par envers ses enfants. Quatre garçons, deux filles, ça coûtait beaucoup d'argent à faire vivre. Et l'argent, c'était sa maîtresse. Les hommes, ça partage leur amour, leur maison, leurs vacances mais jamais leurs maîtresses. C'est une question de territoire.
Peut-être ne s'est-il pas arrêté de parler à ce moment-là. Peut-être qu'il a simplement suivi l'exemple de l'Inconnue. C'était une femme grasse, toujours assise sur la même chaise berçante, à se bercer d'un rythme lent, le seul que pouvait supporter son vieux dos. Elle avait toujours le sourire aux lèvres. Un sourire qui parlait quelquefois, lorsqu'elle l'accompagnait d'un regard. Un sourire qui aurait crié, qui aurait pleuré, qui aurait joui s'il était apparu dans une autre maison. Mais dans cette maison, les émotions autre que la colère étaient interdites. Parce qu'elles se contrôlent moins bien. "Mourir de rire? Jamais..." Dans cette maison, on était morts avant même d'être nés.
Peut-être s'est-il arrêté de parler à ma naissance. Avoir une fille, ça allait. C'était de l'inconnu. Mais un garçon, c'était l'Inconnu. M'a t'il déjà embrassé? Je ne parle pas des becs obligés avant la nuit ou bien le jour de son anniversaire. Je parle des baisers gratuits, ceux qui se méritent par le seul fait de respirer. Je ne m'en souviens plus.
Le dernier acte de sa vie a commencé il y a trois ans et demi. Le grand C était dans son corps.
-Normal, lui dit le docteur, vous avez travaillé 35 ans dans une usine.
Normal? C'est bizarre, ça n'a jamais été écrit dans la convention collective.
Le grand C a commencé en bas et a remonté rapidement, n'offrant aucun espoir à son hôte. Un massacre qui aura duré six mois.
J'aimerais vous dire qu'il s'est battu avec rage. Qu'il a crié des insultes à son grand C. Qu'il lui a craché au visage en lui annonçant que jamais il ne serait de taille à le battre. J'aimerais vous dire que c'était celà mon père et bien plus. Qu'il m'a laissé l'image d'un homme courageux, un battant qui a livré le combat de sa vie, un soldat tombé à la guerre.................
Non, ce n'était pas celà mon père. Je vous ai dit qu'il ne parlait pas mais je vous ai menti. J'étais peut-être le seul à le comprendre. C'est que pour le comprendre, il fallait regarder au bon endroit. Il parlait avec les yeux. De beaux yeux en amande, d'un bleu pur et naïf. Des yeux qui même fâchés, savaient vous attendrir l'âme de jeune garçon qui avait fait un mauvais coup. Des yeux qui vous disaient alors:
-J'suis fâché mais j'oublierai...
On s'est beaucoup parlé durant ces longs mois. Tous les matins à l'hôpital avant que ma mère vienne me remplacer. Le silence régnait, souvent pesant alors qu'il ne voulait pas se lever de son lit pour aller marcher. Ce n'est que dans un silence partagé qu'on peut se rendre compte qu'on est loin de quelqu'un. Parfois, par un hasard, nos yeux se croisaient et se dépêchaient de se parler avant que la pesanteur du regard gâche tout.
-Merci d'être là, disaient les siens.
-C'est correct, disaient les miens.
-Tu crois qu'il y a encore une chance?
-Non, mais fais plaisir à Maman et fais semblant...
-J'suis pas capable. J'suis pu capable.
-C'est correct, j'lui expliquerai, mais tout doucement.
-Merci d'être là...
La même journée, il m'a demandé de le raser car l'infirmier n'était pas passé ni hier, ni aujourd'hui. J'ai accepté avant même d'avoir le temps de dire non. Un vieux réflexe d'accompagnateur que j'avais développé.
Et là, j'ai touché ses joues, son menton, son front. Sa peau était rude et flasque. Je me suis rendu compte que je touchais l'Inconnu à mon tour. Au coin de sa bouche, il m'a demandé de faire attention et j'ai fait attention. Une proximité qui fait mal. Et ses yeux qui me parlaient.
-Merci.
-C'est correct.
-Vas-tu demander celà à ta Loutre un jour?
-Seulement si elle a l'habitude de me toucher.
-Pourquoi?
-Parce que...
Il est mort un vingt-trois décembre, seul avec maman. Je venais de passer cinq jours à ses côtés après avoir parcouru plus de cent kilomètres pour suivre l'ambulance qui l'amenait de la maison, de sa maison, à l'hôpital. C'était au fils à faire celà. Si ça prend la douceur d'une femme pour nous montrer comment entrer dans la vie, ça prend la dureté d'un homme pour nous montrer comment en sortir.
Trois ans ont passé. Trois ans de colère pour les mots non-dits, pour les poignées de main froides alors que je voulais le toucher, pour les envies de silence alors que j'aurais eu tellement de choses à lui dire, pour ne pas m'avoir montré comment construire, comment garder la tête haute, comment faire des conneries, mais seulement les belles, comment devenir un homme et surtout, le rester jusqu'à la fin, comment devenir un père et le rester toute sa vie.
J'ai dit plus haut que la colère était plus confortable que les pleurs, surtout lorsqu'on la choisit. Elle est sous notre contrôle et en plus, elle fait pitié à entendre pour les oreilles choisies. Mais voilà qu'elle s'en va aujourd'hui et laisse toute la place à une réconciliation.
Ouais, explorer l'Inconnu et chercher les raisons de son silence. Et surtout, accepter que les yeux parlent parfois plus fort que la bouche.
Si vous avez lu jusque là, bravo. Mais il y a quelque chose qui me dit que ce billet-là, il n'était pas pour vous. Sans rancune?
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mercredi 16 janvier 2008
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